Albanie XIX : le monde d’Orwell devient réalité

pour la première fois une traduction en albanais merci à Indrit Topi

A la fin de la dictature, pour relâcher la pression sur le peuple en colère, Ramiz Alia, l’héritier d’Enver Hoxha, autorise la propriété privée. Une propriété tout de même limitée à un seul animal de compagnie. C’est alors qu’on a vu déambuler toutes sortes d’animaux domestiques tenus en laisse, pas de chien ni de chat, qui ne se mangent pas, mais des moutons, des chèvres et des vaches qui avaient été cachés dans les bunkers. Tous ces animaux de compagnie ont enfin pu respirer l’air de la ville sous le regard bienveillant et fier de leur propriétaire privé.

Bakounine s’est planté et Enver Hoxha s’est retourné dans sa tombe, Bientôt son immense statue érigée au centre de Tirana sera détruite par la foule.

Sot, një ngjarje komike, per të mbaruar vitin buzagaz. Në periudhën e fundit të diktaturës, për të përmbajtur disi rebelimin e popullit, Ramiz Alia, udhëheqesi pasardhës i Enver Hoxhes, lejon me ligj pronën private… Pronë private që kufizohet gjithsesi, me një (1) kafshë shtepiake. Dhe fill mbas kësaj filluan të shiheshin nëpër rrugë, lloj,lloj, kafshësh shtepiake të mbajtura me litarë, dhe jo qen e mace që nuk mund t’i hash… Por dele, dhi edhe lopa të cilat deri atëherë, mbaheshin të fshehura nëpër bunkere. Gjithë këto kafshë shtëpiake, gjetën më në fund, mundësinë për të dalë hapurazi nëpër rrugët e qyteteve, nën vështrimin dashamirës dhe krenar të pronarëve të rij …

Mikhail Bakounine e kishte patur gabim, dhe Enver Hoxha po përpëlitej ne varr nga inati. Së shpejti edhe statuja gjigande e diktatorit e ngritur në qender të Tiranës do të rrëzohej nga populli…

Albania under the communist regime. Since the 9th P.T.A. plenum at the beginning of 1990, the Albanian are allowed to own their personal sheep. They are taking care of them as pets.
Albania under the communist regime. Since the 9th P.T.A. plenum at the beginning of 1990, the Albanian are allowed to own their personal sheep. They are taking care of them as pets.
Albania under the communist regime. Since the 9th P.T.A. plenum at the beginning of 1990, the Albanian are allowed to own their personal sheep. They are taking care of them as pets.
Albania under the communist regime. Since the 9th P.T.A. plenum at the beginning of 1990, the Albanian are allowed to own their personal sheep. They are taking care of them as pets.

Albanie XVIII : « les quatre cents coups »

Ce jour-là, il pleuvait comme dans un roman de Kadaré.  Je me rendais à l’usine « Enver Hoxha », une usine stratégique, enterrée à flanc de montagne, à la sortie de Tirana. Sur la route, je me souviens m’être arrêté pour faire quelques images, devant un bâtiment vraiment délabré dont toutes les fenêtres étaient à nu. Tout à coup, j’ai vu débouler une joyeuse bande d’enfants rigolards et bruyants. J’ai alors compris que cet édifice qui m’avait semblé à priori abandonné était en fait une école, l’école Shkoze. Les gamins étonnés étaient ravis de rencontrer des visiteurs étrangers dans leur coin perdu.

Vingt-huit ans plus tard, Dritan Laci, un ami journaliste, a reconnu ses copains d’école sur une de mes photos. Il m’a alors proposé  d’organiser une rencontre avec ses amis, à l’occasion de ma prochaine visite en Albanie. 

Albania Tirana . Four former school children in front of their former school Shkoza Primary school 30 years later… hpetim sallaku, Enton Rizvani, Bledi Dibra, Altin Hasa dec 1 2020

Quelques semaines plus tard, nous nous sommes retrouvés devant un bâtiment tout neuf, en plein cœur de Tirana. L’école d’autrefois était située au centre d’un village, dans la ferme agricole  «Gjergj Dimitrov». 

Albania Tirana . Dritan Laci with former school children in front of their former school Shkoza Primary school 30 years later… hpetim sallaku, Enton Rizvani, Bledi Dibra, dec 1 2020

Après avoir rassemblé les quatre compères, j’ai essayé de reconstruire la photo que j’avais prise vingt-huit ans auparavant. Ça ne fonctionnait pas ! Finalement nous avons discuté, du présent, de la corruption et surtout de leurs histoires personnelles. Un des garçons m’a avoué avoir été élevé par ses grands parents. Après la fuite à l’étranger de son père qui était artiste, sa mère avait écopé de dix ans de prison, 

La suite, c’est Dritan Laci qui la raconte :

« Les photos de Michel Setboun ont rendu cette histoire bien réelle, j’étais vraiment ému de retrouver les visages de mes amis d’enfance. C’était la fin de la dictature,  je regardais par la fenêtre,  j’ai vu les camions de l’aide internationale qui s’arrêtaient devant l’école. Avec mes amis, nous nous sommes précipités. Dans notre classe, il y avait  un gros paquet de vêtements posé devant le tableau noir. Nous étions tous prêts à sauter dessus pour récupérer les plus beaux habits. La maîtresse nous a arrêtés dans notre course vers son bureau.

Nos sourires se sont figés quand on l’a vue déchirer rageusement le paquet pour s’emparer des plus beaux vêtements en nous laissant les restes.

J’ai récupéré un jean trop long.  Mais, une fois dans la rue, j’étais tellement fier de parader avec ce pantalon que je ne voulais surtout pas le raccourcir, je le trouvais trop beau.

Les jours suivants, nous avons reçu d’autres  lots de vêtements, des jeans qui étaient de bien meilleure qualité que nos pantalons « socialistes ». Ils avaient plein de poches et de nombreuses pièces colorées cousues, devant, derrière, sur les genoux. On pouvait ensuite descendre la rue à fond sur nos voitures bricolées, en freinant avec nos genoux, sans se faire mal.

C’étaient des jours heureux. Nous dormions avec nos pantoufles multicolores. Notre grand-père émerveillé ne nous envoyait même pas au lit car lui aussi voulait nous admirer dans nos nouvelles tenues. « 

(J’ai essayé de retrouver l’esprit du texte en Albanais de Dritan Laci à l’aide d’une traduction Google assez approximative)

Albania under the communist regime. End of the school day in the farm «Gjergj Dimitrov» outside Tirana.
Albania under the communist regime. End of the school day in the farm «Gjergj Dimitrov» outside Tirana.
Albania under the communist regime. End of the school day in the farm «Gjergj Dimitrov» outside Tirana.
Albania under the communist regime. 176 to 1 78- End of the school day in Tirana. / sortie des écoles à Tirana / R00220/136 L2360 / R00220 / P0001313

Albanie XVII : Edi Luarasi, l’actrice « déchue »

Un extrait de l’article d’Edith Canestrier, réalisé en septembre 1991, à la fin du régime communiste, pour le journal « Marie Claire ».

« Pendant dix-huit ans j’étais toute morte dedans », raconte Edi Luarasi. À cinquante et un ans, chignon serré, silhouette fragile, presque sévère, l’actrice vient de retrouver la scène du théâtre de Tirana (détruit en 2019). Il y a vingt ans, c’était une vraie star. Elle jouait tout, Shakespeare et Tennessee Williams. Et sur ses photos un peu passées, on la voit, cheveux courts et frimousse effrontée,  camper les héroïnes de la résistance anti fasciste. Tout le monde, à Tirana, connaît l’histoire d’Edi « la déchue ». Celle d’une reléguée d’un autre genre, qui n’a pas été déportée, mais « déclassée » et internée dans sa propre maison. 

On est en 1973, au plus fort de la «révolution culturelle ». Le quatrième plenum du Comité central, qui s’est tenu en 1972, a ouvert la chasse à l’intelligence. La musique est suspecte, le rock est interdit bien sûr, et la chanson de variété, mais aussi Stravinsky, Schoenberg, Debussy et Ravel. On interdit la danse contemporaine, et puis, en vrac, les cheveux longs, la barbe, la minijupe, le maquillage, les lunettes de soleil, le décolleté, les bras nus, le sac en bandoulière, la vie quoi !

On est en mars. On joue au théâtre une pièce mise en scène par Mihallaq Luarasi , le mari d’Edi. Enver Hodja s’est déplacé en personne. La critique est dithyrambique, il veut voir. Sa claque mesurée sonne comme un glas. Il trouve que le héros de la pièce, un secrétaire du parti, n’est pas assez positif. On arrête tout. La pièce est censurée. Mihallaq,  arrêté et condamné pour propagande « anti socialiste » : dix ans. Edi est expulsée du théâtre national et se retrouve à l’usine, ouvrière du textile. Ça ne suffit pas. On la convoque à la Sûreté. Elle doit divorcer. Elle refuse. sait-elle ce qu’elle risque et ce qu’elle fait risquer à sa fille de neuf ans et à son fils de sept ans ? Elle s’obstine. La pression continue : « J’étais convoquée tous les deux jours, on me faisait attendre des heures et des heures. » Les insultes pleuvent, les menaces aussi. «J’étais forte, j’étais comme un homme. Pour moi, c’était une trahison. Je ne pouvais pas laisser tomber mon mari à ce moment-là. Je l’aimais. J’ai fait ce que j’avais à faire. »

Dès lors, Edi se sait en sursis : « Dès que je voyais un camion, je pensais que c’était pour nous emmener. Dès qu’un type traînait devant la maison je savais que c’était pour nous. Pendant des années, j’ai acheté des dizaines de paquets de cigarettes d’avance, au cas où… » Bien sûr on ne se contente pas de faire pression sur elle. Il y a les enfants. Ils sont interdits de tout. Ils vont à l’école mais sont exclus de toutes les manifestations, hors la loi : « Ma fille rentrait toujours en larmes. Je la grondais, il fallait tenir, mener une véritable guerre psychologique. Avec la peur de tout, des perquisitions, mais aussi des visites. Comment savoir si ceux qui venaient nous voir, et même s’ils se risquaient à venir, étaient amis ou ennemis ? S’ils étaient ou non envoyés par la sécurité ? Un jour, le secrétaire du Parti a débarqué : « Ton fils écoute de la musique étrangère. » Je savais ce que cela signifiait. On inculpe toujours les enfants des prisonniers politiques, à la majorité pénale et même avant, sous n’importe quel prétexte. Mon fils s’était mis à peindre, des tableaux sombres, désespérés. Et si ils allaient trouver là le prétexte. J’ai tout brûlé. Mon fils hurlait. Pendant toutes ces années, ce qui était le plus terrible pour nous, c’était cette peur pour les enfants, et aussi cette certitude qu’ils avaient un mur devant eux. Qu’ils seraient interdits d’études mais aussi d’amour. Qui, d’ailleurs, oserait  aimer un fils ou une fille de relégué? »

Albania Tirana may 1991 Edi Luarasi , the actress after 20 years of relegation under the communist regime.

Albanie XVI : « Marie-Claire » au pays des aigles

Nous avons travaillé avec Edith Canestrier pour le journal « Marie Claire » sur le goulag albanais , un reportage qui nous a profondément marqués. Elle a écrit ce texte au présent.

On est en 1991, et, si je me souviens bien, en septembre. C’est un de mes premiers « grands » reportages, et je n’en mène pas large. Je connais à peine le photographe avec qui je pars, Michel Setboun. Pour moi, c’est une sorte d’expert, il a déjà parcouru le monde, été photographe de guerre, et il a séjourné de nombreuses fois en Albanie, notamment sous la dictature d’Enver Hodja. 

Comme d’habitude, ou peu s’en faut, je pars sur une idée naïve. Forcément un régime qui tombe et, surtout s’il est communiste, c’est la fiesta du jour au lendemain. Je travaille pour Marie-Claire, journal de mode, on se demande comment les femmes vont-elles s’habiller, y a-t-il du renouveau de ce côté là ? C’est le thème du reportage.

Certes, depuis quelques mois, on voit des bateaux surchargés de gens, en haillons, hirsutes, et même un peu furibards, débarquer dans les ports italiens. Ceux-là sortent d’Albanie et se ruent sur les pays qu’ils n’ont jamais vus. Mais bon, ils foutent un peu la trouille. 

Nantie de mon idée d’article et de mes préjugés, je débarque à Tirana, en plein été indien.

La ville est à la fois lépreuse et douce, les façades de certains immeubles sont ocre et pour une amoureuse de botanique, je suis servie : il y a des fleurs dès l’aéroport, des fleurs toutes simples, des pétunias et des œillets d’inde. L’avenue principale de la ville est plantée de pins et il y a un formidable va et vient sur cette avenue, une foule joyeuse, rieuse. Bref, on sent ici un certain art de vivre.

A l’aube, tous les matins, dans ma chambre de l’hôtel « Tirana », j’entends un léger bruit d’eau. Je me penche à la fenêtre, et je vois un type penché sur les rosiers d’un petit jardin. Un tout petit filet d’eau sort de son tuyau d’arrosage. Pour moi, cette scène est d’une infinie douceur et, cette connivence matinale entre ce jardinier et moi, m’apaise, me réconforte et me réconcilie d’avance avec ce pays.

Au bar de l’hôtel, un soir, peut-être le deuxième ou le troisième, alors que je patauge sur un sujet idiot,  des humanitaires de « Pharmaciens sans frontière », nous alertent. « Vous savez qu’il y a des camps ici ? » « Des camps ? Quel genre de camps ? »

On a de la chance : le chauffeur de taxi que nous avons choisi et qui met des napperons de dentelle, en guise d’appui tête, sur les sièges de son véhicule, est parfaitement au courant. « Oui, il y a des camps, et je sais où ils sont, parce que, sous Enver Hodja, j’étais le chauffeur des militaires du régime et je les conduisais. Je peux vous emmener. » Erwin Baku est interprète et nous accompagne. Il a une petite vingtaine et une bouille à peine sortie de l’adolescence. Il garde de la poliomyélite qu’il a contractée enfant, une importante claudication sur tout un côté du corps. Je ne sais plus quand et comment, il appris le français mais il parle bien et il est d’un recours précieux.

Notamment quand les foules se pressent autour de nous dans ces lieux de nulle part que sont les camps, parlent en même temps et racontent pourquoi ils sont là, pour des vétilles, pour rien et parfois depuis plus de trente ans.  Et c’est ainsi, que nous avons parcouru tous les quatre une partie de l’Albanie des camps de « relégation », autant dire le goulag albanais. A l’époque, je n’ai pas osé le mot « goulag ». Il n’est d’ailleurs pas dans le titre, il aurait dû.

Tout de même, dans un reportage, on ne dit pas tout, pas toujours ces réalités, ces impressions qui arrivent de biais, et ce sont souvent celles-là qui persistent dans le souvenir. 

Nous sommes invités à une noce. Et j’ai encore en mémoire un rituel extraordinaire, quand un père chasse, hors de la maison natale,  sa fille, future mariée, pour qu’elle rejoigne la voiture qui l’attend, celle de la famille de son fiancé. Le père hurle en la poursuivant dans la campagne, elle pleure et crie aussi. Une magnifique métaphore, père et fille vivent pour de vrai ce moment et, en même temps, le jouent.

Le pays est beau et cela aussi fait partie des souvenirs. A l’époque, il n’y a quasiment pas de voitures qui étaient interdites sous la dictature, la campagne albanaise est préservée. Et on apprend même que c’est ici que Ducros vient chercher ses aromates. 

Toujours au cours de ce mariage où nous avons été invités, un type me propose de faire une balade. Il a une gueule de marlou, la « coupe mulet » comme tous les hommes albanais à l’époque qui imitent les acteurs des fictions américaines des années 70. Je ne refuse pas mais je ne suis pas tranquille et je demande à Michel de venir avec nous. On marche un moment dans une végétation de maquis méditerranéen. A un moment, il faut sauter un petit ruisseau. Avec élégance et toute la gentillesse que je lis dans son regard, le « marlou » se retourne vers moi et prend ma main pour que je traverse sans encombre. 

C’est alors que nous découvrons le but de la balade : un lac dans un écrin de nature.

L’Histoire, la grande, s’est emparée de nous au cours de ce reportage. Sans doute avons nous été les premiers à découvrir « les camps de relégation », à les avoir décrits dans la presse française. 

Il faut le dire, l’Albanie, à l’époque, n’intéressait pas grand monde. Petit pays, sans enjeu stratégique. Pays fermé, oublié, perdu de vue, après quarante cinq ans d’une dictature féroce.

Le désir d’y aller encore et encore venait de Michel Setboun. C’est lui qui est venu au journal Marie Claire proposer d’y aller. Il fallait adapter le reportage à un journal féminin. D’où l’idée de travailler sur une résurrection de la mode, de la joie de vivre. Ce n’était pas si idiot en réalité. Sous Hodja, les décolletés, les lunettes de soleil, les jupes courtes, étaient interdits. Les agents de la « Segurimi » pouvaient même arrêter celles ou ceux qui optaient pour ces « tenues bourgeoises ». Alors, à la chute du communisme, les ateliers des couturières, se sont lancés dans le flou, le fluide, les jupes-culottes, les manches chauve-souris. Les jeunes se jetaient sur les jeans venus de Turquie ou de Grèce. Ils coûtaient 500 leks, presque l’équivalent d’un salaire. Avec Erwin l’interprète, nous avons dégoté une veste en jean sur un marché. Son rêve !

Les dictatures, toutes les dictatures, s’attaquent aux hommes, aux libertés mais aussi et toujours aux corps. 

En 1991, Briseida Mema venait de créer un journal, émaillé de textes timidement érotiques du Décaméron ou de Maupassant. 

Elle avait eu ces mots, prétextes à eux seuls à un autre reportage : 

« Sous Enver Hodja, parler de sexe était tabou, mais parler de sentiments et d’amour aussi. Notre seule préoccupation était de travailler, pas de faire l’amour. Savez vous aujourd’hui de quoi les Albanais ont le plus besoin ? De regarder, de simplement regarder la photo d’une belle fille. » 

Albania Tiirana in 1991 . young people dance on foreign music, that was forbidden during under communist regime
children on a bunker Albania at the end of communist regime. Fortifications around Tirana. More than , 500,000 blockhouses like these ones cover the countryside
Albania Plug former deportation village
Albania. the first private sewing workshop in Tirana. « they copy the models in foreign catalogs

Albanie XV : Taçi Pano, le poète, a passé 21 ans en prison

Suite du chapitre XIV texte d’Edith Canestrier publié dans Marie Claire en décembre 1991

Et si beaucoup de déportés ne savent pas pourquoi on leur a fait ça, c’est aussi, tout simplement, parce qu’on pouvait faire de la prison, devenir prisonnier politique, pour une vétille, pour rien.

Taçi Pano abrite ses soixante-deux ans et sa vie de galérien derrière d’énormes lunettes. Il a le cuir tanné, les joues mangées d’une barbe drue, et rase, et, à l’écouter, on a l’impression de lire une version albanaise de « La plaisanterie », du romancier tchèque Milan Kundera. Taçi est poète, mais il n’a pas eu beaucoup de temps pour exercer ses talents : vingt et un ans de prison. Et pourquoi ? Pour un poème justement, un poème d’amour. Taçi avait dix-sept ans, il aimait la fille d’un général, elle était riche, lui pas. En 1946, en Albanie, on n’avait pas à aimer les bourgeois. Le bourgeois était haïssable. Taçi n’en avait cure. Il aimait sa belle. Il l’a dit et écrit à tous les vents. « Les jeunes communistes m’ont battu et on a dit que j’avais des mœurs bourgeoises. J’ai été expulsé du lycée. » Taçi ne s’en est pas laissé conter. Il a demandé à poursuivre ses études hors de Tirana, à Gjirokastër. La condamnation est tombée en même tant que le refus. La ville est proche de la frontière. Verdict : six ans pour avoir assurément envisager de la passer. À sa sortie, Taçi n’est pas retourné à Tirana. « J’ai été déporté à Saver ». Cinq ans plus tard, le relégué rentre chez lui, passe son bac et se marie. On est en 1959. Taçi est toujours poète. Mais maintenant, il ne parle plus d’amour mais de révolte. Il est arrêté en 1964 pour des textes qui n’ont pas plu. Propagande anti-socialiste : cinq ans. À sa sortie il est déclaré « ennemi du peuple », il n’a plus le droit de mettre les pieds à Tirana. Il a un gamin, mais désormais, c’est un paria. Sa femme, par peur de la relégation a fait, dès son arrestation, ce qu’ont fait beaucoup d’autres, ce qu’il était vivement « préconisé » de faire par les agents de la Segurimi (police secrète) : elle a divorcé. Taçi travaille au combinat métallurgique d’Elbasan, et, pour une raison qu’il ne dit pas, et peut-être même qu’il ne sait pas, il est arrêté à nouveau,  est condamné encore à dix ans de prison pour « agitation et propagande ». Le poète voulait parler aux journalistes, il lève le nez, il a fini : « C’est ça ma vie « . Quand on lui demande s’il a revu son gamin, il sourit : « Il  m’attendait à la sortie de prison, j’ai cru que c’était un neveu. Il m’a dit : j’ai vingt-quatre ans, je suis ton fils. »

The poet Taci Piano is liberated after 21 years in prison.. Albania. first fame strike of the former political prisonners (during the communist regime) in Tirana indoor stadium. the new governement has liberated all the political prisoner , but they have nothing to survive

Albanie XIV : Avril 1991, ouverture des « goulags » albanais

On découvre enfin ce que les albanais ont vécu après quarante ans de dictature : La terreur. Texte d’Edith Canestrier publié dans « Marie Claire » en décembre 1991. Dans le chapitre suivant, Taci Piano, le poète, est libéré après 21 ans en prison.

If you recognize anybody on the pictures, please contact me

On n’atterrit pas sur l’aéroport de Tirana sans une pointe d’appréhension. Allez savoir pourquoi l’Albanie fait peur. Tous ces fuyards font désordre sur les quais italiens et plus encore dans nos têtes. Agglutinés sur leurs rafiots, ils ont une façon furieuse de sortir de nulle part. Sans bagages, à moitié nus, l’air prêts à tout. Leur trop-plein de misère et puis cette hargne à vivre, ce mélange qu’on devine explosif filent le frisson. Rengainons  les images. On foule le sol albanais entre deux allées de palmiers et des parterres pimpants plantés de pétunias et d’œillets d’inde. Ça n’a l’air de rien mais pour quiconque a mis un pied à l’Est, le détail est d’importance. Là-bas, la fleur est toujours flétrie, la plante verte étique, l’arbre flapi. Pas ici. Ce signe là vous campe forcément un décor hospitalier.

Albania. saver , former deportation village. these women are showing the picture of their disappeared husband

A Tirana, l’impression persiste. D’accord, la ville ressemble à un chantier en déroute, la vitre fait depuis belle lurette cruellement défaut. Les HLM sont définitivement lépreuses. Mais bon, il y a des pots de fleurs aux fenêtres, des tresses d’oignons accrochées au balcon et même des vignes qui escaladent les étages avec une belle insolence. 

On s’attendait à trouver un peuple gris, famélique, claquemuré pendant cinquante ans sous la férule communiste. Il déambule rigolard et nonchalant sur le boulevard des Martyrs de la Nation, au milieu des senteurs de pins. Partout des vélos, des gosses sur le guidon, des femmes en amazone. Des grappes de filles, des garçons bras dessus bras dessous se croisent inlassablement. C’est l’heure du « djiro », (littéralement va-et-vient). On monte, on descend 1 km d’avenue en couple, en famille, en bande, du crépuscule jusqu’à la nuit noire. Les yeux des garçons cherchent ceux des filles. On s’interpelle, on s’embrasse. Même le flic qui tente de canaliser la foule sur un côté de la rue a le coup de sifflets bonasse. Les voitures, rares, car elles étaient interdites aux particuliers jusqu’à l’an dernier (mœurs bourgeoises) se fraient un chemin au milieu de ce charivari bon enfant, doux comme un soir d’été indien.

Albania. Saver , former deportation village. these women are showing the picture of their disappeared husband

La dictature d’Enver Hodja a fait de l’Albanie un pays totalement coupé du monde. On ne sait pas grand-chose de ce fils de famille aisée, à la dégaine un rien dandy, sinon qu’il était, ou on l’a cru, lettré et francophile. Admirateur du siècle des Lumières et de Jaurès. Il a fait une partie de ses études à l’université de Montpellier. Avant de prendre le pouvoir en 1946, Enver Hodja enseignait le français. Il est mort en 1985 complètement  paranoïaque. 

Aujourd’hui, ce qui peut le mieux résumer ses quarante ans de règne tient en un objet : le bunker. Dans ce pays grand comme la Bretagne, des centaines de milliers de casemates en béton (600 000 dit-on) trouées de meurtrières boursouflent le territoire comme des pustules. Il y en a partout, dans les champs, en rangs serrés, sur les plages, à l’entrée des villes, au pied des immeubles, à flanc de colline, et même,  gardiens immobiles et absurdes, devant les cimetières. Le bunker voisine généralement avec l’abri. Et c’est ainsi que chaque colline semble sortir d’une B.D. en folie. On y voit, découpée avec application et comme en plein cœur, une porte généralement colossale qui ferme une galerie. Vestiges sinistres et aujourd’hui dérisoires du dictateur. L’ennemi allait-il  débouler du ciel? De la terre, de la mer? Où était-il ? Et s’il était partout ? À l’intérieur aussi ? Partout.

Albania. saver , former deportation village. these women are showing the picture of their disappeared husband

Il fallait donc éliminer, purger, guetter, suspecter,  trouver à tout prix. Où qu’il se cache, le circonvenir, l’empêcher de nuire, le parquer.

 À Tirana, le murmure vient de la rue, à l’heure où les bouches s’ouvrent enfin, où il n’est plus interdit de parler à l’étranger de passage, on parle de camps. Quel genre de camp? De concentration, d’extermination ?

Albania. saver , former deportation village. these women are showing the picture of their deasapeared husband

La voiture vient de quitter la route. Elle roule au pas sur une piste de terre battue. Tirana est à près de 130 kms. On a longé, une heure durant, la plaine côtière. Des champs de maïs à perte de vue, et des cultures d’oliviers en terrasse. Tout cela a, paraît-il, a été conquis sur les marais. Soudain un hameau, mais comment appeler ce lieu de nulle part, bric-à-brac de bâtiments déglingués, de HLM en briques, à nu, de cahutes. L’endroit a l’air dans un état de dénuement complet, comme sur la place cette foule d’hommes rassemblés. Les visages sont méfiants, ravagés. Crasse et misère confondue. On se presse, les mots se bousculent. Oui, ici, on est au camp de Shtyllez. Ici ce sont les internés. Un camp? Mais il n’y a pas de barbelés, pas de mirador. « Ici on vit comme des animaux ». 

Albania. This family coming from stylej, a village of deportation is living in a paper house, the man has spent ten years in jail and 20 years in a deportation camp

On visite : masures de cartons, et un point d’eau pour mille cinq cents personnes, pas de sanitaires, des rigoles d’égouts qui courent à ciel  ouvert. Une pauvreté gluante qui colle à tout : aux murs, aux bouches édentées,  aux corps maigres des enfants. On se rend en cortège, et dans un indescriptible désordre sur un terre-plein : « Trois fois par jour, à 6h, midi, et 18 heures, mais la nuit aussi, c’est là que la sirène rassemblait les hommes du village  pour l’appel. » On tend des papiers,  passeports d’infamie réservés aux parias du régime. On tente de comprendre. Pourquoi êtes-vous ici ? Depuis quand ? Un homme s’écrie : « Mon père a passé la frontière en 1946, je suis là depuis quarante-cinq ans. » Un autre : «J’ai cinquante-sept ans, j’en avais vingt-deux quand je suis arrivé. » Son voisin : « Mon cousin a parlé contre le parti. » Un autre encore : « J’ai posé une question : pourquoi doit-on  se réunir en coopérative? J’ai fait dix ans de prison pour ça. »

Albania. saver , former deportation village. these women are showing the picture of their deasapeared husband

 Des gens sont-ils nés à Shtyllez ? Les doigts, des dizaines de doigts se lèvent. Schemal nous emmène chez lui, Il cogne le mur, « touchez, c’est vraiment du carton !». Sa femme est là, yeux bleus effarés, il pointe son index sur la tempe, elle est folle. « Ici elle est devenue folle.» Il y a les enfants, deux, de cinq et six ans. Le garçon louche abominablement, il est, d’après son père, à moitié aveugle. Manifestement il est aussi totalement dénutri. On peut faire quelque chose pour lui ? » Une femme surgit et se met à hurler : « Je ne mange plus que du maïs ». Que font tous ces gens ici ? Sont-ils encore obligés de rester là ? On n’y comprend rien. Et il paraît qu’à quelques kilomètres, on a dû passer devant tout à l’heure, il y a un autre camp : à Saver. 

Le village est au bord de la route. Un camp là encore ? Oui, derrière le village, accolé. Pas de barbelés, rien, juste des masures alignées et la même foule d’hommes désoeuvrés. Non, eux ne font pas partie du camp, eux ce sont les villageois. Pas facile, tant le dénuement est complet de part et d’autre, de faire la distinction entre le village et son camp. Combien sont-ils ? Cinq cents. Mais aujourd’hui, il ne reste que les femmes, les enfants, les vieux. Les hommes, tous, ils sont quatre-vingt-dix, ont escaladé les murs des ambassades en juillet dernier à Tirana. La plupart sont en Italie et en Belgique. Tout le monde tend les photos, les lettres : « La vie est fantastique là-bas, c’est comme la nuit et le jour. On veut y aller nous aussi, on veut des bourses, vous pouvez nous aider ? »

Albania. Plug was a deportation village under the communist regime; the former relegates don’t know where to go and have problem to find food Albania

Nela a vingt-six ans. Elle est née à Saver. Elle a tenté d’en partir l’an dernier, en escaladant elle aussi le mur de l’ambassade d’Italie : mais elle a raté son coup et a fait quatre mois de prison pour ça. Maintenant elle veut recommencer : « Trouver un mari, mais pas ici, pas un interné ». C’est elle, quand les mots ne viennent pas, quand la confusion est trop grande, qui raconte les autres. Toutes ces histoires comme des litanies, peuplées de condamnés à mort, de familles entières exilées. On égrène les lieux,  les autres camps, ou presque tous sont passés : Grabjan, Gradisht, Cermé, Phig, Belsh…Et on comprend. Toute la plaine côtière conquise sur les marais, tous ces canaux d’irrigation, toutes ces terrasses, ce sont eux. Pour quelques Leks, pour rien. À trimer. Combien de morts ? 

Myrvete Selimi a cinquante ans. Son père, son frère et son oncle ont été condamnés à une peine de vingt-cinq ans. Ils sont morts dans un cachot de la Prison de Burrell. On a déporté sa famille à Skodra, à Tepelene, puis ailleurs à Porto Palermo, à Saver enfin. Elle se souvient de Tepelene surtout, car « là-bas, dit-elle, il y avait vingt, trente enfants par jour qui mouraient ». « Quatre-vingt mille personnes, au moins, sont mortes dans les prisons de la dictature, condamnées à mort, exécutées sommairement. On n’en sait rien. Il n’y a pas de tombe. Et bien sûr on ne rendait pas les corps aux  familles. » affirme Leka Toto, qui est responsable de la commission des droits de l’homme au parti démocratique, et a eu lui aussi maille à partir avec la dictature : dix ans de prison, et il précise « dix ans de cachot.»

Quand on sait que l’Albanie compte aujourd’hui trois millions d’habitants, quatre-vingt mille morts, le chiffre paraît exorbitant ; il est peut-être excessif, mais peut-être pas. Ce qui est sûr, c’est que pour chaque prisonnier politique arrêté, l’ensemble d’une famille était « internée administrativement », par simple décret, dans ces camps de relégation, village de montagne éloigné, ou, lorsque la dictature a suffisamment  quadrillé le pays, village tout court qui, comme à Saver, ont leur coin de lépreux. Combien de personnes concernées ? D’après le forum des droits de l’homme albanais qui s’est créé en décembre, cinq cent mille (autant dire un albanais sur six, l’équivalent de 8 millions de Français).

« Dès 1946, poursuit Leka, Il y a eu Tepelene, Kuç,  Des camps de concentration, des vrais, entourés de barbelés. De 1960 à 1970, se sont ouverts, ceux que vous avez vus, dans toute la plaine centrale. Puis d’autres encore, à Mamuras et Novocel. »

 Au fil des purges, des ruptures successives, avec l’URSS en 1961, la Chine en 1978,  Il y a eu, à chaque fois, la chasse au «  espions », aux « saboteurs », aux « révisionnistes ». Jargon stalinien à l’appui : Il fallait accentuer « la lutte des classes ».

Albania. saver , former deportation village. these women are showing the picture of their deasapeared husband

Pour ce faire, en 1967, on interdit la religion, l’Albanie devient constitutionnellement athée. Dès lors, la chasse aux prêtres, aux mollahs et aux croyants est ouverte. La chasse aux prénoms à consonance religieuse aussi. On ne s’appellera plus Hassan ou Xhani (Jean), mais Marenglen (une contraction de Marx–Engels–Lénine.) Ce n’est pas tout. On saccage les cimetières. Plus de croix sur les tombes. Le port du deuil est interdit et la visite aux morts aussi.

On pouvait dans ce contexte devenir un prisonnier politique, ou un relégué, ou les deux.

Aujourd’hui, dans un pays où la misère est absolue, où la viande, le beurre, les œufs, le lait sont rationnés, qui peut bien prendre en charge et même se soucier des bannis du régime d’Hodja ? Aussi, ils errent comme des damnés, certains vivant dans les bunkers, sans un sou, sans travail. Mille cinq cents prisonniers politiques ( les derniers ?) ont été libérés entre janvier et mars 1991. Fin septembre, une centaine d’entre eux, Ies plus valides, se sont mis en grève de la faim dans un gymnase de Tirana pour du travail, des indemnités, ou tout simplement pour qu’on les entende. « Nous aussi nous avons nos Mandela, affirme leur porte-parole. Il y a des gens, parmi nous, qui ont fait quarante sept ans de prison. » Les visages sont las, mangés et les peines donnent le tournis. Vlashi s’avance, il a été arrêté à vingt ans, il a fait trente-deux ans de prison. Napoléon est derrière, il a les mains vertes, complètement vertes, et quand on les serre, la peau est épaisse comme du carton. Mais où a-t-il attrapé ça ? On n’en saura rien, Napoléon veut parler de sa mère et de son frère, morts de faim en déportation.

Albania. This family coming from stylej, a village of deportation is living in a paper house, the man has spent ten years in jail and 20 years in a deportation camp

Arben, lui, a eu de la chance, Il a fui le camp de Shtyllez en 1989. Il avait cinq ans quand il est arrivé. Il n’a jamais rien vu d’autre. À vingt-huit ans,  il a voulu passer la frontière, il s’est fait prendre. L’amnistie de 1991 l’a sauvé. Il ne sait pas pourquoi son père a été condamné à mort en 1948. « Probablement pour des raisons politiques. » Ce qu’il sait, c’est que toute sa famille, ses six frères, ses quatre sœurs et sa mère ont été déportés à Libosh puis Shtyllez. « On vivait dans un hangar, on travaillait la vigne ». Il n’a pas fait d’études. « Seulement l’école primaire, on ne pouvait pas aller plus loin, c’était interdit. »

Albania. Stylej, a village of deportation , a man showing his card of deportee, he had no right to come back in his village during the last 25 years Albania
Albania. first fame strike of the former political prisonners (during the communist regime) in Tirana indoor stadium. the new governement has liberated all the political prisonner , but they have nothing to survive
Albania. first fame strike of the former political prisonners (during the communist regime) in Tirana indoor stadium. the new governement has liberated all the political prisonner , but they have nothing to survive

Ainsi donc, parce que on était le fils, la fille, le cousin ou le grand-père d’un suspect, on se retrouvait déporté.Comme Taçi, le poète, on pouvait être déporté dans des villages répertoriés, connus et redoutés de tous, mais on pouvait aussi être purement et simplement expédié incognito dans une coopérative d’État, et parfois même à l’étable de la coopérative. Ni vu ni connu, on devenait ainsi invisible.

La famille Kati, par exemple, a connu ce sort, elle s’est retrouvée avec deux autres familles à Ndërnenas, dans une coopérative, et, dans un premier temps, à l’étable. Pranvera Kati est rousse. Elle a des yeux d’un vert intense, elle est pulpeuse, et son rire se casse seulement quand on lui demande son âge : «J’ai 38 ans, je suis vieille, non ? ». Pranvera est sortie du camp de relégation de Shagës « (Sud du pays) au mois de mars dernier quand on a autorisé les internés à sortir. Pour beaucoup, cette autorisation est restée lettre morte. Sans argent, sans rien, où aller ? Pranvera a eu, et le  confesse, de la chance : « Mes collègues de travail m’ont accueillie comme une reine ». Elle est aujourd’hui monteuse à Radio Tirana, poste qu’elle occupait déjà en 1976 quand le décret d’internement est tombé. Son père, ministre du Commerce, venait d’être accusé de sabotage sans que personne aujourd’hui n’ait encore compris pourquoi, à moins que, tout simplement, il n’ait, comme bien d’autres avant lui, cessé de plaire aux dictateur; « Il a été condamné par un tribunal militaire à dix ans de prison.»  Pranvera avait vingt-trois ans et menait alors la vie dorée des enfants de la nomenklatura (ici on dit « le bloc »). Elle avait vécu à l’étranger, à Moscou, puis à Pékin. C’était une privilégiée. Et aujourd’hui encore, elle désigne en riant la demeure cossue au mur ocre flanquée d’un énorme palmier où elle n’habite plus, mais où, dit-elle « j’ai vraiment passé une enfance de rêve »

Albania. the families of the deportation camps are coming back to the capital Tirana , where they survive where they can. here under a stair in a building

Elle poursuit : « J’ai été internée avec ma mère, ma sœur, son enfant de deux ans, mon frère et ma grand-mère qui avait alors quatre-vingts ans. On nous a envoyés pendant deux ans près de Fier, à Ndërnénas, dans une coopérative d’état. On était là pour creuser un canal. Ensuite, on est partis pour un autre village près de Vlora, à Kot. On y est resté trois ans. Puis ça a été Shegës, près de Berat, et là, on est resté dix ans. On a tout fait, le maïs, le tabac, les pommes de terre. De l’aube au coucher du soleil, pour sept leks par jour, si on faisait la norme. On avait droit à 1 kg de viande par mois. Il fallait marcher une heure pour trouver l’eau. Au début, les paysans ont été amicaux puis, il y avait les réunions avec les responsables du parti, et personne alors ne venait plus nous voir, ni nous parler. »

Pranvera égrène lieux, date et faits sans laisser percer la moindre émotion, d’un ton uniforme, comme si cette histoire ne la concernait pas. On s’étonne de tant de distance. Et elle, là-dedans ? « C’est difficile de vous raconter, c’est difficile de mettre des mots là-dessus, c’est trop tôt. » Et puis soudain elle éclate, un sanglot brutal, un hoquet aussitôt réprimé : « C’est à Vlora que ma grand-mère est morte. Il n’y avait pas de médecin sur place. Il a fallu aller en chercher un, il n’a pas voulu venir. »

Pranvera allait se marier quand le décret de relégation est arrivé: « Mon fiancé travaillait avec moi à la télévision. Oui, je l’ai revu. Je l’ai croisé dans la rue, il y a deux mois, par hasard, il est marié, il a deux enfants. » Pranvera sourit : « J’étais très calme ». On n’en saura pas plus. Et on se garde bien d’aller fouiner dans cette blessure là. La relégation, ce n’est pas seulement la dureté des conditions de travail, de logement, de vie, ce fut aussi pour beaucoup la mort intérieure.

Albania. first fame strike of the former political prisonners (during the communist regime) in Tirana indoor stadium. the new governement has liberated all the political prisonner , but they have nothing to survive
Albania. Plug was a deportation village under the communist regime; the former relegates don’t know where to go and have problem to find food Albania

« Même quand on n’était pas dans le collimateur des agents de la Segurimi, la peur était continuelle, raconte Diana Culi, qui est écrivain : la sécurité avait des gens partout. Même dans la maison, nous parlons à voix basse. Peut-être le voisin écoutait-t-il ? Pour un mot, tu pouvais entrainer vingt personnes de ta famille en déportation, ta sœur, ton frère, ton fils et tu le savais.

Les années 1970 ont été les plus terribles pour moi. J’avais vingt ans. J’étais toujours sous pression. Ne fais pas ci, ne fais pas ça, on t’entend. Si tu portais une jupe trop courte, les jeunesses communistes t’arrêtaient : « Viens avec nous, tu es vêtue comme une bourgeoise. » Et en même temps, on était au courant de tout. On regardait la télé, on écoutait la radio en cachette, on était tellement gourmands du monde. »

L’ennemi tant redouté par le dictateur est venu du ciel. Il a dégringolé par les milliers d’antennes bricolées qui ébouriffent les HLM d’Albanie. Il est venu via la RAI et la Cinq de Berlusconi. Là-bas, très loin, on vivait un conte de fées, on vivait dans les paillettes et le strass. Là-bas, c’était comme dans Dallas et Dinasty. Alors, quand, en 1990, quelques visas ont été accordés, quand tout est devenu possible, on y est allé, parfois juste pour voir, pour toucher, pour rêver.

Dans les articles suivants d’autres personnages racontent leur vie au temps du « Goulag ».

Albanie XIII : Tasha Sejko, la mariée de Saranda

J’ai rencontré Tasha Sejko par hasard, en 1987, un soir d’été, à Saranda. Je me promenais dans les rues  de la petite station balnéaire quand  la musique d’un orchestre m’a attiré dans un petite rue… La  mariée m’a invité à entrer, tout le monde dansait mais j’ai tout de suite été frappé par les tenues des invités, des vêtements de travail sales ou déchirés. Le dénuement total … La soirée était très gaie mais je n’ai jamais oublié ce mariage étrange sous la dictature communiste. 

Trente ans plus tard, quand j’ai commencé à travailler sur mon nouveau projet, j’ai bien sûr pensé à cette mariée.  Mais comment la retrouver? Alors que nous voyagions dans le sud du pays, mon chauffeur (qui connaît tout le monde en Albanie) m’a invité à déjeuner  avec  un de ses amis justement à Saranda, nous avons parlé de  mes recherches, je lui ai montré quelques  photos, et miracle…  

il a tout de suite reconnu la mariée..

– Elle est aujourd’hui propriétaire d’un hôtel de 40 étages…sur la plage.

La petite station balnéaire d’alors abien changé, aujourd’hui c’est une grande ville prisée des touristes… Nous nous sommes précipités à l’hôtel pour la rencontrer : c’est la standardiste qui l’a appelée. Difficile de décrire sa réaction quand je lui ai montré ces images venues d’un autre temps, d’un autre monde, d’une vie antérieure… elle aussi n’avait pas d’album de famille, pas de photo de ce passé englouti.  Juste sa mémoire. En filmant ses réactions, j’avais l’impression d’être dans un film de télé-réalité. Tout lui revenait à la mémoire. Je l’ai ensuite photographiée  dans une chambre de son hôtel luxueux et j’ai enregistré son témoignage… ( ce qui me permettra de compléter ce texte dès que je trouve un interprète)

Albania under the communist regime in 1987 wedding in SARANDA: on the Adriatic coast, SARANDA
Albania under the communist regime. Tasha Sejko 30 years after her wedding in SARANDA: on the Adriatic coast,
Albania under the communist regime. wedding in SARANDA: on the Adriatic coast,
Albania under the communist regime Saranda. Bunker on Saranda beach
Saranda elevated view on the bay
Albania under the communist regime in 1987 Saranda

Albania under the communist regime Saranda ,portrait of ramiz Alia

Albanie XII : Le baptême et la bouteille de Soda..

Un conte de Noël, un vrai…,

Une série d’histoires À l’occasion de mon exposition en cours à Tirana jusqu’au début février… » 40 ans d’histoire au pays des aigles » et de la publication du livre.

Fin 1989, l’Albanie est « dernier bastion du socialisme », et semble résister à la vague de liberté qui a emporté tous les régimes de l’ancien bloc communiste. On se demande jusqu’à quand ? C’est un prêtre, le père Jubani, qui a peine libéré de prison , après 26 ans de goulag, va déclencher les hostilités.

En novembre 1989, le prêtre célèbre la première messe en public, dans le cimetière de shkodra, au milieu des tombes. Une petite chapelle “miraculeuse” a échappé à la folie destructrice du “régime athéiste”. Elle sera, pendant les mois suivants, le point de ralliement de toute la chrétienté en Albanie… Le père Jubani a appelé Dieu à l’aide et son vœu a été exaucé : la police n’intervient pas. 

Pendant les jours et les semaines qui suivent, les fidèles se bousculent dans le cimetière où le père Jubani célèbre aussi les premiers baptêmes.

Mais l’église “des origines” manque de tout, les objets du culte ont été détruits pendant la période communiste. Pour les baptêmes, c’est avec de simples bouteilles de soda que le prêtre asperge ses fidèles d’eau bénite…C’est La religion du dénuement… le retour aux origines. En quelques semaines des milliers de personnes sont baptisées au milieu des pierres tombales. 

Je n’ai pas pu rencontrer le père Jubani pour la nouvelle phase de mon travail. Il est mort. Mais je tenais à raconter son histoire. J’essaierai d’évoquer bientôt l’histoire, tout aussi exemplaire, d’un autre prêtre, Le père Zeff Pllumi. 

Albania. Rebirth of Christianism after the collapse of the communist regime. Shkoder. Skodra cemetery. first place liberated by the population. first communion and baptism, the religion was forbidden by law during the communist regime Skodra
Albania. Rebirth of Christianism after the collapse of the communist regime. Shkoder. Skodra cemetery. first place liberated by the population. first communion and baptism, the religion was forbidden by law during the communist regime
Albania. Shkoder. cemetery of Skodra transformed in church, because all the other places were transformed or destroyed under the communist regime
Albania. Rebirth of Christianism after the collapse of the communist regime. Shkoder. first religious burial in the cemetery of Skodra
Albania. Shkoder. Easter mass by father Jubani in the cemetery; without the aproval of the communist regime; Skodra
Shkoder. Skodra. Rebirth of Christianism after the collapse of the communist regime. the cemetery. is first place liberated by the population, the religion was forbidden by law during the communist regime the statue and other holy object , in bad condition, are coming from the former atheist museum in Skodra
Albania. Shkoder. Father Jubani Was in jail during 22 years under the communist regime; / in 1989 he has celebrated the first public mass (in the cemetery of Skodra) here in his house in Skodra

Albanie XI : Artan Broci, une douleur intacte.

Une série d’histoires À l’occasion de mon exposition en cours à Tirana jusqu’au début février… » 40 ans d’histoire au pays des aigles » et de la publication du livre.

Le 3 avril 1991, les résultats des premières élections libres depuis la fin de la dictature marquent clairement la victoire des communistes.

Les émeutes démarrent, tôt le matin, dans la ville de Skodra qui a voté, comme à Tirana, en majorité pour l’opposition.

Ce matin-là, nous avons réussi avec mon fixeur, Erwin Baku, à nous infiltrer dans la ville assiégée par la police et l’armée. Je suis le témoin médusé de cette première émeute qui marquera le véritable acte de naissance de la démocratie dans le pays. En fin de matinée on compte plusieurs morts. Nous passons l’après-midi à assister aux veillées funèbres…Arben Broci est une des quatres victimes. Il était aussi le leader du parti démocratique à Skodra, le parti opposé aux communistes…Toute la journée les délégations se succèdent dans l’appartement familial, y compris Sali Berisha, qui sera le prochain président albanais. Il ne le sait pas encore. Il a aussi été le chirurgien d’Enver Hoxha. 

Le jour de l’enterrement, c’est toute la ville qui se dirige en une manifestation silencieuse jusqu’au cimetière.

Sur la route, les malades en pyjamas, juchés sur les toits de l’hôpital saluent les derniers morts de la dictature, et les premiers martyrs de la démocratie.

Trente ans plus tard, j’ai retrouvé les familles des victimes que j’avais photographiées à côté des défunts. J’ai aussi enregistré leurs témoignages. Artan Broci qui portait, ce jour là, le cercueil de son frère jusqu’au cimetière, est aujourd’hui avocat, et l’un des dirigeants du parti démocratique. Ce 4 avril 1991, est gravé dans l’histoire de l’Albanie comme le jour de naissance de la démocratie.

Albania Shkoder 1990 during. Riots in Skodra, sit up with Arben BROXI (Broci) in the family home Skodra Albania /
Albania. Shkoder. 03/04/91) sit up with Arben BROXI (Broci) Leader of the democratic party killed by communist, covered with an Albanian flag
Albania. Shkoder. 03/04/91) sit up with Arben BROXI (Broci) Leader of the democratic party killed by communist, covered with an Albanian flag
Albania the end of communism. Albania. Shkoder. sit up with Arben BROXI (Broci) Leader of the democratic party killed by communist . public funerals of the three killed during the riots in Skodra Skodra Albania /
Albania. Shkoder. 03/04/91) sit up with Arben BROXI (Broci) Leader of the democratic party killed by communist, covered with an Albanian flag
Sali Berisha visit Arben Broci family Albania. Shkoder. 03/04/91) sit up with Arben BROXI (Broci) Leader of the democratic party killed by communist, covered with an Albanian flag
Albania. Shkoder. sit up with Arben BROXI (Broci) Leader of the democratic party killed by communist . public funerals of the three killed during the riots in Skodra
Albania. Shkoder. April 1991the all city is in the street to celebrate the death of the riots , Broxi, Ceka and Bashinaku, a huge demonstration against the communist governement.
Albania. Shkoder. April 1991 in the cemetery urial ceremony of the victims of the riots , Broxi, Ceka and Bashinaku, become a huge demonstration against the communist governement.
Albania. Shkoder. April 1991 in the cemetery urial ceremony of the victims of the riots , Broxi, Ceka and Bashinaku, become a huge demonstration against the communist governement.
Albania. Shkoder. April 1991 in the cemetery urial ceremony of the victims of the riots , Broxi, Ceka and Bashinaku, become a huge demonstration against the communist governement.

Albanie X suite : « L’art au service du dictateur »…

Quand un Fils découvre son père…

Mon ami Toni Milaqi, un artiste albanais qui vit depuis longtemps en Grèce vient de découvrir son père sur le post précédent. Voici donc quelques images à la gloire du papa… Aritides Milakides. Et par la même occasion, le nom du deuxième artiste que je ne connaissais pas : Pirro Stekos…Le projet albanais prend une ampleur inattendu…

Voici le te texte de Toni Milaqui :

« A partir des archives du photographe et photojournaliste français, j’ai découvert ces photos. Elle ont été prises à Tirana en 1990, peu de temps avant que le régime communiste ne tombe.

En 1967, l’année au cours de laquelle Hoxha a déclaré l’Albanie , premier «  État athée » au monde, la mosquée de Tirana s’est transformée en atelier officiel de production de propagande.

Cet atelier était composé d’une vingtaine de peintres qui ont participé à la production de tableaux peints à la main, installés partout et notamment sur les places centrales des villes.

« Même Dieu a besoin de publicité, c’est pourquoi les cloches sonnent. »
Les seules publicités dans les rues d’Albanie, à l’époque, étaient des images de propagande à la gloire du dictateur.
Sur une des photos, on reconnaît un leader albanais de l’époque, Ramiz Alia. Deux peintres écrivent des slogans sur une banderole. 

En découvrant ces moments venus des profondeurs de mon enfance, moi qui suis né et ai été élevé dans un monde qui appartient au passé, j’ai soudainement été confronté à une révélation énorme. 

Le peintre, au centre de la photo, est mon propre père, qui, à l’époque, travaillait au laboratoire Tirana Giantafisa. Cela m’a laissé sans voix. » 

the painter Aritides milakides. Albania. A former mosque transformed in a decoration workshop where are produced portraits of` the leaders in realistic socialist style. In 1968, the State decides that God doesn’t exist, abolishes all the religions and changes most of` the worship’s places in movie theatres, garages, workshops…
the painter Aritides milakides. Albania. A former mosque transformed in a decoration workshop where are produced portraits of` the leaders in realistic socialist style. In 1968, the State decides that God doesn’t exist, abolishes all the religions and changes most of` the worship’s places in movie theatres, garages, workshops…