Albanie XXII : inch’Allah

En 1989, tombait le mur de Berlin : les régimes communistes du bloc soviétique vivaient leurs derniers jours. Seule l’Albanie, encore une fois, résistait à l’appel de la démocratie. 

C’est la religion qui a été le premier moteur de la désobéissance. Un peu partout dans le pays la population retournait à des pratiques religieuses ancestrales mais clandestines. En 1990, sous la pression populaire, le gouvernement de Ramiz Alia ( le successeur désigné par d’Enver Hoxha) dut lâcher du lest et reconnaître que 26 ans d’Athéisme n’étaient pas arrivé à bout des croyances populaires.

En Mars 1990, j’étais encore une fois en Albanie.  A peine arrivé, un ami albanais me propose une balade.

Un de ses cousins organise la première cérémonie de circoncision islamique malgré l’interdiction. Le lendemain nous nous sommes rendus dans la ville musée de Berat, au centre du pays. La famille et les proches s’étaient entassés dans un petit appartement autour du lit parental où un garçon âgé de huit ans, vêtu de blanc comme il se doit, attendait patiemment… Il n’en menait pas large.

Deux mollahs, miraculeusement  rescapés des camps, lisaient le Coran. Ils n’avaient rien oublié des prières et des rites de cette cérémonie. Les fidèles restaient  silencieux.

« Inch’Allah » a crié la foule quand le sang a coulé.

Le père s’est alors tourné vers moi et m’a dit :

« C’est le début d’une nouvelle vie ! » 

L’islam avait survécu à vingt-six ans d’athéisme intransigeant.

Trente ans plus tard, je n’avais rien oublié de cette cérémonie. Pour ma nouvelle enquête, je suis retourné à Berat à la recherche de Luke Haxhia et de son fils  Enis, ce fils qui avait été circoncis sur l’autel de la liberté.

C’est le chef d’une communauté soufie qui nous a finalement donné l’information à moi et à Eleana Ziakou, en nous demandant par la même occasion de nous convertir à L’Islam. 

Nous avons décliné son invitation insistante et nous sommes partis rejoindre le père et le  fils dans  un café de Berat.

 Ils étaient là devant nous, curieux, intrigués et méconnaissables. Je leur ai montré les photos de la cérémonie, dont ils n’avaient bien sûr aucune image. 

Ils éclatèrent de rire en regardant tour à tour les images et le martien en face d’eux, qui leur présentait ces photos venues d’un autre monde.

Nous avons continué notre conversation autour d’un verre de  raki. Le père m’a alors avoué qu’il n’a jamais été très croyant. Cette circoncision, c’était une façon de revendiquer sa liberté. Son fils  se serait quant à lui volontiers passé de cette cérémonie “douloureuse”.…

Albania. Berat . Islam rebirth during the collapse of the communist regime.. Enis Haxhia and his father luke during the first first Muslim circumcision ceremony . During 26 years religion was forbidden / première circoncision dans une famille musulmane après 26 ans d’interdiction de la religion.
Berati circumcision little guy: Enis Axhia. His father: Luke. he was the first boy circumcised in 1991 after the collapse of the communist regime.during 26 years religion was forbidden in Atheist Albania the first Muslim ceremony circumcision .

Luke nous a indiqué l’adresse de Murat Durat, l’ancien imam de Berat,  qui avait dirigé cette première cérémonie. Nous l’avons retrouvé chez lui, Il serait trop long ici de raconter son histoire en détail, mais il nous a confessé que, pendant toute la dictature, il  a continué à pratiquer  secrètement le ramadan. 

albanie 28 years later. after the circumcision Berati’s Hoxha: Murat Dura organised the first Muslim ceremony circumcision . in 1991 after the collapse of the communist regime.during 26 years religion was forbidden in Atheist Albania

Un peu plus tard, nous avons rejoint son bras droit, Ali Nalbani, qui, lui aussi, pratiquait secrètement le ramadan, le cachant y compris à sa propre famille. Il a d’ailleurs attendu la fin du totalitarisme pour annoncer à ses trois enfants qu’ils étaient musulmans.

albanie 28 years later. after the circumcision. Berati’s Myfti: ali nalibani organised the first Muslim ceremony circumcision . in 1991 after the collapse of the communist regime.during 26 years religion was forbidden in Atheist Albania

Albania. Islam rebirth during the collapse of the communist regime. Berat. first Muslim ceremony circumcision . during 26 years religion was forbidden. Berat

En retournant vers l’hôtel nous sommes passés par le centre  ville où trône à nouveau la cathédrale orthodoxe juste en face de la Grande Mosquée.

Sous le régime communiste, la cathédrale avait été rasée. Pendant des décennies,  le cœur de la ville n’était plus qu’un immense  trou béant.

Sous le régime communiste, la cathédrale avait été rasée. Pendant des décennies,  le cœur de la ville n’était plus qu’un immense  trou béant.
Berat.2004 la cathedrale orthodoxe en cours de reconstruction

Albanie XXI : à la recherche de « l’homme nouveau »

L’histoire de l’Albanie me tient à cœur car “Le pays des aigles” est un  concentré de l’histoire du monde. C’est l’histoire  de l’Europe, de la guerre, du nazisme, de la guerre froide, de la libération, des idéaux qui ont agité le monde au vingtième siècle, de « l’homme nouveau », de la liberté, de l’indépendance, mais c’est aussi l’histoire du communisme, du maoïsme, du stalinisme, de la dictature, de l’athéisme, du goulag, de l’asservissement, de la paranoïa … puis de la renaissance, du combat jamais gagné pour la démocratie, du retour difficile à la liberté. L’histoire du monde condensée sur un tout petit territoire.

Une histoire toujours en marche : le nouvel empire Ottoman d’Erdogan est de retour dans les Balkans.

En 1981, la seule manière de voyager en Albanie était de se joindre à un groupe d’amitiés marxistes-léninistes. Dans mon groupe de “sympathisants”, nous étions deux journalistes incognito.

Il n’y avait aucun vol régulier pour Tirana. Le pays était coupé du monde. L’été, une fois par semaine, les associations d’amitiés marxistes-léninistes européennes s’associaient pour affréter un charter qui décollait de Cologne à destination de Tirana, remplis de « touristes amis». A l’aéroport, un comité d’accueil, des guides et un coiffeur, nous attendaient : les cheveux longs, la barbe et les mini-jupes  étaient interdits !

L’Albanie était, pour moi, d’abord un pays épique et romanesque. J’étais imprégné des romans d’Ismaïl Kadaré. En particulier « Le Général de l’armée morte ». J’étais aussi imprégné de la Syldavie du «Sceptre d’Ottokar », de la Shqipëria de mes timbres postes, et du royaume de “Goto île d’amour”, le superbe film méconnu de  Walerian Borowczyk dans lequel Claude Brasseur joue le rôle d’un dictateur iconoclaste.  

 J’étais aussi curieux de voir ce socialisme en marche, même si je ne me faisais aucune illusion. J’étais plutôt de gauche, sensible aux idées socialistes ;  bref ce petit pays, grand comme deux départements français, était un tissu de contradictions et son étrangeté, son isolationnisme m’intriguaient.

Il faut aussi se rappeler du contexte international.  Quelque mois avant, j’étais en Afghanistan pendant l’invasion russe, et j’avais couvert la révolution islamique en Iran. Pour moi, le temps des révolutions ne faisait que commencer. 

Le soir, à la veillée,  dans notre hôtel de Durrës, loin de la ville et à l’écart de la population, on nous projetait des films sur la lutte anti nazi et c’était l’occasion d’un débat avec des sujets comme : « Peut-on construire le communisme sans changer l’Homme? » 

« Non, répondaient nos amis Albanais, Il faut tout revoir. » 

Et ils s’y employaient. Sous Enver Hodja, dès le plus jeune âge, on s’applique à extirper les bases de « l’individualisme, de la superstition. ». L’encadrement des enfants est organisé dès la crèche. On a remplacé la religion par des leçons de morale socialiste. C’est le groupe social qui inflige punition et récompense. Critique collective, autocritique, critique de masse, cela rappelait un peu la révolution culturelle, appliquée à des jeunes enfants. 

Albania under the communist regime. School at KORÇA. In the corridor, the traditional portraits of the heroes of the national liberation which are everywhere in the country. / Korça; école primaire; dans le couloir les traditionnelles photos des héros de la révolution nationale

Albania under the communist regime.- Dance classes in the Pioneers’ Palace , Tirana. Albania june 1987 / cours de danse au palais des pionniers de Tirana, devant une affiche réaliste à la gloire de Enver Hoxha Albanie

L’homme nouveau c’est d’abord le soldat. 

Enfants, les petits Albanais se voient offrir des fusils en bois. Ils ne se contentent pas de jouer, mais montent vraiment la garde, aux portes des camps de pionniers. En occident, les gens généralement s’élèvent contre ces jeux guerriers, là-bas, c’est le contraire. 

Albania under the communist regime. 190- Young showgirls coming back ~from the army training. /jeunes lycéennes revenant de l’entrainement militaire près de Korça

Albania under the communist regime. Agricultural University of KORÇA: every year, from may and during two months, students, boys and girls, have a military training. Their usual teachers are in charge of this training. Each week, they also attend strategy classes which are part of the academic cursus. / Université agricole de Korça: Chaque année à partir du mois de mai, pendant deux mois, les étudiants, filles et garçons, subissent un entraînement militaire. Leurs professeur habituels sont chargés de cet entraînement. chaque semaine, ils assistent aussi à des cours de stratégie qui font partie du cursus scolaire.

Il faut habituer les enfants à la guerre. Les moniteurs d’un camp de vacances, m’ont raconté qu’ils ont eu beaucoup de mal à organiser un combat, devenu classique, entre Allemands et partisans Albanais. 

Les enfants pleuraient : ils ne voulaient pas jouer le rôle des Allemands : « je ne veux pas être Allemand, mon papa est un partisan ! » Pour ces enfants-là, ce n’est pas un jeu. 

Abania in 1981 under the communist regime. Durres. pionniers camp on durres beach , for kids from 8 to 14 years old, the camp is surrounded by blockhaus .

Cet enseignement militaire se poursuit, tout au long de leur existence. Les femmes, « aujourd’hui égales de l’homme”, n’en sont pas exemptées.

L’étude constitue le deuxième volet de cette éducation socialiste et le travail productif, le troisième. Les jeunes travaillent gratuitement, au moins un mois par an, pour la collectivité. Les adolescents « les actionnistes » ont construit la quasi-totalité des voies ferrées albanaises (aujourd’hui à l’abandon).

Abania in 1981 under the communist regime. Shkoder. students and young people working in a student camp, on the construction of the new railway line , called voluntary work. skodra

Albania . at the End of communism. Durres railway station. / un train à Durres

Albania, the decaying train line from Tirana to Skodra. Lezha 2019

On les envoie également dans les champs, pour les grands projets : irrigation, défrichage etc. Avant d’entamer leurs études supérieures, ils doivent retourner à la production.  L’adolescent doit non seulement montrer ses aptitudes scolaires, mais surtout ses possibilités politiques, son abnégation, son désir de servir la société,  C’est le groupe de travailleurs qui décide finalement si l’étudiant est apte à poursuivre des études. Les études terminées, il est envoyé soit dans l’usine ou à la coopérative d’où il vient, soit dans un autre district où on aura besoin de lui.  Tout au long de sa vie, le travailleur est censé servir la société. Les jeunes gens, quand ils se marient, peuvent être ainsi envoyés loin de leur famille, là où leur devoir les appelle.

Albania under the communist regime. Voluntary Sunday work to reach the goals of the plan. The peasant’s team which finishes first his work will win the Albanian flag fixed at the extremity of the field. Near ELBASSAN. / Travail “volontaire” du dimanche, pour accomplir les prévisions du plan. L’équipe de paysans qui termine le plus vite son travail remporte le drapeau albanais planté au bout du sillon; région d’Elbassan.

Pendant les débats avec nos amis albanais, on devait « se taper » cette propagande. Évidemment  on ne parlait pas de goulag, de prison, et les questions sur la religion étaient mal venues. Les Albanais s’étaient simplement débarrassés de « l’opium du peuple »…

 L’Albanie somnolente vivait “hors du temps”. On ne pouvait circuler qu’en groupe et photographier était toujours un peu suspect. On ne visitait que les sites touristiques et quelques usines modèles, le musée des réalisations socialistes où étaient exposés quelques tracteurs chinois, la galerie d’art réaliste et nous retournions dans notre hôtel loin de tout et surtout de la population. Pas question de se mélanger !

Des affiches de propagande un peu défraîchies occupaient les murs, et les rues étaient vides de voitures mais encombrées de carrioles à cheval. “La bande des cinq ”, Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao, était réduite à quatre. Mao avait disparu des affiches en 1968 suite à une brouille avec le grand frère chinois au moment même où les maoïstes français et européens défilaient avec le petit livre rouge en scandant “ Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao.

Abania in 1981 under the communist regime. Durres. stalinist poster in the street of durres , marx engels , Lenine, staline , , Mao has deaspeared in 1968

Albania under the communist regime. Into the tiny Greek village of DHERMI on the Riviera: a poster is showing the great four and the slogan is glorifying the marxism-leninism.

En 1968, l’Albanie était totalement coupée du monde. Les échanges commerciaux se faisaient sur la base du troc. L’homme d’affaires français, Julien Roche, échangeait des équipements de télécommunication français contre des épices ou des moutons. A la fin de la dictature, il créa la première compagnie aérienne albanaise.

Je reviendrai dans un prochain chapitre plus longuement sur l’histoire de l’Albanie. 

Albanie XX : la salle de torture

Je suis retourné à la maternité de Tirana il y a un an. Un visiteur en découvrant les photos de ma première exposition en Albanie, m’avait traité de menteur : « ce n’était pas vrai. » Encore un qui ne voulait pas y croire. II était  même prêt à me casser la figure…

A ma dernière visite, j’ai essayé de retrouver la sage femme de la photo prise en 1991, mais, elle avait pris sa retraite. Je ne l’ai pas retrouvée mais j’ai reconstitué les images prises trente ans plus tôt avec l’actuelle sage-femme. La salle d’accouchement ressemblait alors à une salle de torture.

Voici le texte d’Edith Canestrier : « Ceux qui ont le plus souffert, ce sont les femmes et les enfants », déclare Violeta Taré, qui est gynécologue à la maternité de Tirana. Sept mille femmes accouchent ici chaque année. Depuis quelques mois, on pratique aussi les avortements, et à tour de bras. C’était interdit, ça ne l’est plus, mais « le gouvernement n’a fait aucune campagne d’information là-dessus. Ils ont peur qu’on le sache, que les femmes soient libres et leurs hommes aussi. » On avorte aujourd’hui sans anesthésie parce qu’il n’y a plus d’antalgiques, à la « curette », et les interviews, près de la salle d’avortement, se font avec des hurlements des femmes en fond sonore. Xhani Treska est gynécologue lui aussi, et il a l’air perpétuellement désolé de ce qu’il dit, de ce qu’il montre : « J’ai honte.»  II n’y a qu’une salle d’accouchement à la maternité de Tirana. Cinq tables gynécologiques alignées piteusement dans une salle aux murs noircis ; il manque même un étrier à l’une d’elles. L’appareil pour prévenir les détresses respiratoires rouille sur pied : « Nous n’avons que dix jours de médicaments devant nous, raconte Violeta. Plus d’antibiotiques, plus de fil à soie pour recoudre. Nous assurons encore les urgences, mais pour combien de temps ? »

À l’étage en dessous, les prématurés attendent leur retour de couveuse, il y en a cinq pour tout l’hôpital, et Zamira Sinoimeri, médecin néonatalogiste, affirme : « il y a beaucoup de prématurés, beaucoup d’enfants  hypotrophiques, à cause des avortements à répétition et des conditions de vie et de travail des femmes. »  Elle tend le seul laryngoscope du service. « Nous ne servons à rien, nous ne pouvons pas aider les enfants. » 

Des fonctionnaires de l’ONU sont venus au secours de l’Albanie. Ils ont rencontré des fonctionnaires du ministère de la Santé albanais. Ceux-là ont commandé ce qui pourra servir à sauver les derniers dinosaures de la nomenklatura: des tonicardiaques et des anticancéreux. Personne n’a mis les pieds à la maternité. Xhani, le gynécologue, montre ses mains : « Nous n’avons même pas de gants, nous avons peur d’examiner les femmes. » 

L’Albanie est, bien sûr, un pays en état d’urgence sanitaire. Il y a bien peu d’aide humanitaire sur place. Et les Pharmaciens Sans Frontières chargés par la CEE de remettre sur pied avec les pharmaciens albanais la distribution des médicaments, s’arrachent les cheveux : « A quoi sert de donner des antibiotiques et de traquer l’infection quand on apprend qu’il n’y a pas de savon, plus de détergent, depuis des mois, pour nettoyer. »

Albania. Tirana maternity 1991 Salle d’accouchement: Maternité de Tirana: Le dénuement est total: pas de médicaments, pas t’anesthésiant, pas de fil de chirurgie, pas de savon, pas de désinfectant
Albania. Tirana Maternity 1991 Maternité de Tirana les méres n’ont pas le droit de toucher à leurs enfants sauf pour l’allaiter
Albania. Tirana Maternity 28 years later behind the same door
Albania. Tirana Maternity 1991 Maternité de Tirana
Albania. Tirana maternity 1991
Albania. Tirana maternity 1991 , where the mothers have no right to touch their baby except when they are feeding their baby Maternité de Tirana les méres nont pas le droit de toucher à leurs enfants sauf pour l’allaiter
Albania. Tirana maternity 1991
Albania. Tirana Maternity 28 years later
Albania. Tirana Maternity 28 years later